LA PROMESSE DE L'ANGE, premiĂšre partie de LA FORĂT DES OMBRES
- 23 juin 2022
- 8 min de lecture
DerniĂšre mise Ă jour : 27 juil. 2022
lu par FRANCK FERRAND :

Il Ă©tait une fois un Chevalier solitaire, un chĂąteau dĂ©sertĂ©, un jardin immense et vide, une forĂȘt Ă©loignĂ©e. Le Chevalier vivait seul depuis de longues annĂ©es. Il avait bien vĂ©cu entourĂ© de ses proches, de son Ă©pouse, de ses enfants et de ses amis, en des temps si lointains quâil nâen avait presque aucun souvenir.
MĂȘme son corps en avait tout oubliĂ©. Les cicatrices des annĂ©es ou des guerres passĂ©es avaient disparu, les noms des siens, leurs visages voletaient comme des mirages incertains qui apparaissaient parfois dans sa mĂ©moire pour disparaĂźtre aussitĂŽt quâil fronçait les sourcils dans lâeffort dâen retenir une image ou un souvenir plus prĂ©cis.
Il occupait lâaile droite dâun chĂąteau dont les corps principaux Ă©taient en ruines. Celles-ci illustraient les blessures de combats anciens, dont les plaies bĂ©antes, celles qui creusaient toujours plus les murailles, disaient quâils avaient Ă©tĂ© perdus. La nature avait repris ses droits sur les jardins du chĂąteau, il ne restait plus rien des pelouses et des bosquets qui autrefois avaient ornĂ© les pourtours de la demeure.
Une vĂ©gĂ©tation de plus en plus dense gagnait lâespace Ă chaque printemps. Elle envahissait le chĂąteau, les lianes grimpantes couraient le long des murs, les herbes folles dĂ©chiraient les sols et se rĂ©pandaient jusquâĂ la limite de lâappartement oĂč le Chevalier avait retranchĂ© sa solitude et sa tristesse.
Des contrĂ©es avoisinantes, les anciens racontaient quâil Ă©tĂ© jadis Ă©tĂ© Ă la tĂȘte dâune famille prospĂšre. Il avait hĂ©ritĂ© de son pĂšre, le Seigneur Robert Le Fier, dâun domaine qui sâĂ©tendait aussi loin que lâoeil pouvait porter depuis la plus haute des tours, du levant jusquâau couchant.
En ces temps trĂšs reculĂ©s, si lointains que les livres dâaujourdâhui ne sâen souviennent pas mĂȘme, le Royaume Ă©tait lĂ©zardĂ© de guerres intestines qui marquaient lâimpuissance du Souverain de France Ă faire rĂ©gner la paix.
Mais Robert Le Fier avait transmis Ă son fils lâart de la guerre et le goĂ»t de la victoire. Comme Robert, son fils, quand il lui succĂ©da, aidait les Seigneurs voisins inquiĂ©tĂ©s par les guerres. Les conflits ne touchaient jamais ses terres, ce qui lui permettait de garder son domaine dans la paix.
Le jour de ses vingt ans, le Chevalier Ă©pousa la fille dâun Seigneur, dont le domaine Ă©tait son plus proche voisin.
Ce fut un jour de bonheur et de malheur Ă la fois. Car la cĂ©lĂ©bration fut lâun des derniers moments de paix que connut la rĂ©gion.
La veille de la noce, un homme blessĂ© sâĂ©tait prĂ©sentĂ© aux portes du chĂąteau, oĂč rĂ©gnait la liesse des prĂ©paratifs de la fĂȘte. Il Ă©tait de ces vagabonds, dont on soupçonnait certains dâĂȘtre les fugitifs dâarmĂ©es perdues. Le lendemain, invitĂ© au repas de Noces comme tous les habitants de la contrĂ©e, cet homme nâattendit pas la fin des festivitĂ©s pour prendre la parole.
La tradition au chĂąteau dâĂ©couter mĂȘme les inconnus ou les plus pauvres, fut respectĂ©e. Ainsi, lâhomme annonça le danger dâune immense armĂ©e venue du levant. Elle dĂ©vastait tout sur son passage. Lorsquâil entendit ces sombres prĂ©dictions, le chevalier comprit que des nuages menaçants allaient perturber le ciel radieux de son bonheur.
Quelques semaines aprÚs la noce, la guerre frappait la province. Face au péril et aprÚs que les premiÚres défenses eurent été défaites, les seigneurs avaient tenté de résister en unissant leurs forces. En vain.
Les barbares envahirent la rĂ©gion entiĂšre. Ils exterminaient les populations, ils pillaient demeures et terres. Ces ennemis nâĂ©taient pas des occupants : une fois leur victoire consommĂ©e, ils continuaient leur razzia en allant la rĂ©pandre plus loin.
Le Chevalier fut lâun des rares Ă survivre Ă cette terrible Ă©poque, lorsque son territoire fut attaquĂ© Ă son tour. Le combat dura une journĂ©e entiĂšre et, aprĂšs avoir opposĂ© aux assaillants une rĂ©sistance acharnĂ©e, le Chevalier, laissĂ© pour mort au cours de la lutte, ne dut son salut quâĂ la grĂące dâun chĂȘne dont lâombre sâĂ©tendait sur la dĂ©solation du champ de bataille.
Ă la fin du jour, alors que marauds et barbares achevaient les blessĂ©s et dĂ©pouillaient les cadavres, il avait pu ramper jusquâau creux de lâarbre. Celui-ci Ă©tait assez grand pour le recueillir. Le Chevalier rĂ©ussit Ă dissimuler lâentrĂ©e de sa cachette au moyen de branchages quâil amoncela au-devant. TerrassĂ© par ses blessures, il sâĂ©vanouit pour se rĂ©veiller de nombreux jours plus tard.
Lorsquâil revint au chĂąteau, celui-ci avait Ă©tĂ© presque entiĂšrement dĂ©truit. Il Ă©tait dĂ©sertĂ©. Lâennemi Ă©tait parti, et les jardins, les couloirs et les escaliers de la demeure Ă©taient jonchĂ©s de cadavres. Tous les occupants, sa femme et toute sa famille, avaient Ă©tĂ© exterminĂ©s.
AnĂ©anti, le chevalier resta prostrĂ©, Ă©tendu le long du corps de sa bien-aimĂ©e. Au bout de quelques jours, il dĂ©cida de lâenterrer ainsi que toutes les autres victimes. Pour cela, il choisit comme lieu de sĂ©pulture un champ qui occupait la position la plus Ă©levĂ©e de son domaine. Ainsi, il pourrait disposer les corps de ceux quâil avait aimĂ©s et cĂŽtoyĂ©s, de telle maniĂšre quâils puissent faire face au soleil couchant.
Ce champ Ă©tait situĂ© aux confins de son domaine. Un Ă un, il transporta les corps jusquâen haut de ses terres, portant chacun sur ses Ă©paules. Il en compta ainsi cent dix, dont aucun ne lui Ă©tait inconnu. Seules la fatigue et la douleur que les efforts lui imposaient lui permettaient de taire la souffrance dâavoir perdu ceux qui lui Ă©taient si chers.
AprĂšs une semaine, il avait fini de transporter tous les morts.
Au coeur du cimetiĂšre, il plaça la dĂ©pouille de son Ă©pouse et, Ă ses cĂŽtĂ©s, celles de ses enfants et de tous les membres de sa famille. AprĂšs une autre semaine quâil lui fallut pour creuser les fosses et enterrer tous les morts, il dĂ©cida de planter sur chaque tombe des graines quâil avait recueillies aux pieds du chĂȘne qui lâavait sauvĂ©.
Quand tout fut fini, le Chevalier se retira dans son chĂąteau. Il y vĂ©cut seul et inconsolable pendant de trĂšs longues annĂ©es. Chats et chiens devinrent sa seule compagnie. Il ne se nourrit plus que des maigres produits des terres quâil cultivait lui-mĂȘme.
Les journĂ©es du Chevalier se ressemblaient toutes. RĂ©veillĂ© tĂŽt, lui qui avait Ă©tĂ© un fier seigneur, consacrait lâessentiel de ses heures aux tĂąches les plus humbles. Il travaillait ses terres de ses mains le plus clair de la journĂ©e. Et la fin de chacune Ă©tait marquĂ©e par le mĂȘme rituel : il se rendait au bout de son domaine, en haut de ses terres, dans le cimetiĂšre quâil avait construit.
CâĂ©tait la seule consolation du chevalier. Souvent, il restait des heures entiĂšres assis sur une pierre quâil avait roulĂ©e prĂšs de la tombe de son Ă©pouse. Il ne bougeait plus, il se livrait tout entier Ă la nature avoisinante.
Il espĂ©rait entendre dans le chant des oiseaux les appels des disparus, ou dans le bruissement des feuilles des arbres, les murmures des ĂȘtres aimĂ©s. Immobile pendant des heures, il se surprenait souvent Ă observer si ses pieds, posĂ©s Ă mĂȘme le sol du cimetiĂšre, ne prenaient pas racine Ă leur tour.
Avec le temps, le cimetiĂšre sâĂ©tait transformĂ© en forĂȘt. Peu Ă peu, les arbres avaient levĂ© leurs fines silhouettes au-dessus du sol pour sâĂ©lever vers le ciel.
Chaque soir, le Chevalier aimait rester jusquâau coucher du soleil, lorsque ses rayons traversaient lâespace en caressant les troncs de leur poussiĂšre dâor. Puis, le coeur lourd, il rentrait au chĂąteau au moment oĂč lâobscuritĂ© avait chassĂ© dĂ©finitivement le jour.
Des annĂ©es passĂšrent. Le Chevalier Ă©tait toujours seul et dĂ©solĂ©. Sa seule raison de vivre Ă©tait dans sa visite quotidienne Ă la forĂȘt du haut de son domaine. LĂ -bas, les arbres Ă©taient devenus fiers et hauts.
Intuitivement, le Chevalier ressentait que leurs racines, qui puisaient profondĂ©ment dans le sol de chaque tombe, avaient Ă©levĂ© lâĂąme et le corps des dĂ©funts dans leurs troncs Ă©lancĂ©s, aux branches dĂ©ployĂ©es comme des bras ouverts vers lâinfini du ciel.
Aussi, il ne contemplait pas que la terre, oĂč les corps sâĂ©taient endormis. Le Chevalier levait ses yeux vers les arbres. Il essayait dây reconnaĂźtre la silhouette de sa femme, de ses enfants, ou de ceux quâil avait aimĂ©s. Et il prolongeait toujours sa quĂȘte, jusquâĂ lâarrivĂ©e de la nuit.
Ă la fin dâune de ces journĂ©es, alors quâil Ă©tait assis en silence au cĆur du cimetiĂšre, le Chevalier sâĂ©tait-il endormi ? Ătait-ce un songe, le fruit de son imagination ou de son esprit fatiguĂ© ? Un ange lui Ă©tait apparu. Sa silhouette ailĂ©e sâĂ©tait doucement distinguĂ©e du soleil dont les faibles lueurs ne pouvaient plus lâaveugler. Ce messager du ciel Ă©tait venu prĂšs de lui.
Celui-ci, aprĂšs sâĂȘtre immobilisĂ©, avait longtemps regardĂ© le visage du Chevalier sans dire un mot. Ses traits Ă©taient nobles et fins, ses cheveux longs et bouclĂ©s, sa bouche entrouverte souriait avec douceur. Lâange avait Ă©tendu le bras et, au loin, il pointait son doigt vers le soleil. Le Chevalier avait suivi le regard de lâange, qui sâĂ©tait ensuite posĂ© sur chaque arbre de la forĂȘt, lâun aprĂšs lâautre. Ceux-ci Ă©tendaient alors leurs ombres sur le sol. Câest Ă ce moment que le Chevalier entendit sa voix qui chuchota Ă son oreille :
« Ne sois pas triste ! Tous ceux que tu aimes savent ton amour. Ils te prient de continuer de venir les visiter, et dâespĂ©rer. Un jour viendra, tu verras se dĂ©gager de lâombre de chaque arbre, le visage et le corps de chaque ĂȘtre aimĂ©. Câest au moment oĂč ton regard les reconnaĂźtra que lâamour que tu leur portes les libĂ©rera. Alors, vous pourrez de nouveau vous retrouver. Sois patient et fidĂšle ! Continue de revenir chaque jour et sois attentif Ă la lumiĂšre et aux ombres qui se dĂ©gagent derriĂšre chaque arbre. Le moment viendra, mais il ne viendra quâune seule fois. Veille, et garde confiance ! »
Ce soir-lĂ , le Chevalier mit beaucoup de temps Ă se rĂ©veiller de ce sommeil qui lâavait gagnĂ© alors quâil Ă©tait au cimetiĂšre. Il dut lutter contre lâengourdissement qui avait paralysĂ© tout son corps. Quant Ă cette apparition, sâil avait pu douter un instant, lâimage et la voix de lâange Ă©taient restĂ©es tellement prĂ©sents en lui quâil en eut la certitude, tandis quâil rentrait au chĂąteau, et quâun halo de lumiĂšre lâentourait, alors que les paroles quâil avait entendu continuaient de rĂ©sonner dans sa tĂȘte, comme si lâange lui parlait encore.
Il crut au message extraordinaire quâil venait de recevoir, tout ce qui lâentourait en confirmait lâauthenticitĂ©. Dans son cĆur qui battait plus fort, sur les murs oĂč il croyait entendre lâĂ©cho de la voix de lâange. Jusquâau feu quâil alluma tard dans sa cheminĂ©e, oĂč les flammes qui dansaient dans lâĂątre prenaient la forme dâailes, dâoiseaux ou de jeunes hommes aux longues chevelures dorĂ©es.
Le lendemain, le Chevalier attendit avec impatience le moment de se rendre Ă la forĂȘt. Lorsque le soleil commença Ă dĂ©cliner, il chercha lâemplacement le meilleur, dâoĂč il pourrait dâun seul coup dâoeil embrasser le plus dâarbres possible, afin dâen voir toutes les ombres quâil put.
Mais câĂ©tait un jour couvert, la nuit avait apportĂ© avec elle des nuages lourds et gris, la tempĂȘte soufflait... On Ă©tait au dĂ©but de lâhiver. Le Chevalier comprit quâil serait plus difficile de guetter les ombres avec les lumiĂšres dĂ©clinantes. Il attendit en vain jusquâĂ ce que la nuit fĂ»t noire, lorsquâil dĂ» se rĂ©signer Ă rentrer chez lui.
Il en fut de mĂȘme pendant de longues semaines. Et sâil continuait de venir dans la forĂȘt tous les jours, le Chevalier attendait lâarrivĂ©e du printemps, quand le soleil, montĂ© plus haut dans le ciel, prend plus de temps pour quitter la terre en lâĂ©clairant de plus en plus fort. Car câest alors que les ombres se dĂ©coupaient fortement dans la lumiĂšre, et les chances augmentaient que tous ses chers disparus apparaissent enfin.
Que va-t-il se passer dans cette forĂȘt mystĂ©rieuse ? Le Chevalier va-t-il retrouver tous ceux quâil aime ?
Cette histoire nâest pas finie, mais tu es peut-ĂȘtre un peu fatiguĂ© et si câest lâheure de dormir, je te propose de te retrouver dans quelques jours pour tâen raconter la suite. Alors bonne nuit, fais de beaux-rĂȘves !
